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  • Y. Roche et J. Lévesque

Les grands vainqueurs des Jeux de PyeongChang

Updated: Oct 8, 2018

Alors que les Jeux entament leur dernière semaine de compétition, il semble que les grands vainqueurs soient d’ores et déjà Kim Jong-un et sa sœur. Doubles médaillés d’or des relations publiques.

Par Yann Roche

Le président Nord Coéren, Kim Jong-Un (dessin par Mourad Djaballah, UQAM)

Participation nord-coréenne

Début janvier 2018, à la veille des Jeux, et alors que les échanges verbaux entre Pyongyang et Washington se poursuivaient et que plusieurs se demandaient si l’évènement pourrait se tenir du fait de la menace d’un conflit avec une Corée du Nord qui est, rappelons-le, une puissance nucléaire, cette dernière a annoncé officiellement sa participation aux Jeux de PyeongChang. Un coup de théâtre diplomatique suite à des entretiens entre représentants des deux Corées, après deux ans de silence radio, qui soulageait des organisateurs déjà éprouvés par la suspension de la Russie. Le spectre d’un coup de force de Pyongyang durant les Jeux s’éloignait, et Kim Jong-un en profitait pour lancer une campagne de séduction : annonce de la constitution d’une équipe unifiée au hockey féminin, défilé sous un drapeau commun, annonce de la présence de sa propre sœur Kim Yo-jong à la cérémonie d’ouverture, le leader nord-coréen a fait souffler le chaud. Et s’il a dans la foulée soufflé le froid en organisant le 8 février dans sa capitale, à la veille de la cérémonie, un défilé militaire d’envergure exhibant ses fameux missiles balistiques, il est apparu à cette occasion comme un diplomate plus subtil qu’on ne pouvait le penser à le voir rivaliser de rodomontades avec le 45e président des États-Unis.

Défilé conjoint

Lors de la cérémonie d’ouverture donc, devant les yeux du monde entier, les deux délégations coréennes ont défilé ensemble. Il s’agissait d’un symbole fort, mais pas d’une première puisque l’évènement avait déjà eu lieu en 2000 à Sydney, en 2004 à Athènes et en 2006 à Turin. Et cette cérémonie a multiplié les symboles, avec la poignée de mains historique entre dignitaires nord et sud-coréens présents dans les tribunes, et le discours du président du CIO Thomas Bach, vibrant appel à la paix par le sport olympique. Moins publicisée, la réaction du premier ministre japonais Shinzo Abe amène à tempérer l’optimisme ambiant. Ce dernier a en effet failli boycotter la cérémonie à cause du drapeau sous lequel défile la Corée unifiée. Il s’agit de la silhouette de la péninsule coréenne, mais aussi d’un petit archipel ajouté en 2003, les Rochers Liancourt, sujet de revendications contradictoires et de très vives tensions entre Corée du Sud et Japon. Ce drapeau, exposé officiellement devant la planète entière, est donc une provocation pour les Japonais et il pourrait mener à un refroidissement des relations entre les alliés que sont Séoul et Tokyo. Refroidissement qui ne déplaît sans doute pas à la Corée du Nord…

Drapeau de la Corée unifiée


Diplomatie sur glace

Rarement une équipe de hockey féminine aura créé autant d’intérêt médiatique que celle de la Corée aux Jeux de PyeongChang, et pour des raisons entièrement politiques. Alors que le tournoi masculin était, au cours de la guerre froide, l’occasion pour les rivaux idéologiques de faire valoir leur supériorité bien au-delà du sport, avec comme paroxysme le « Miracle on Ice » de Lake Placid[1], le tournoi féminin de 2018 a été celui des symboles d’unité. Annoncée en janvier 2018, la création de cette équipe unifiée a été vue comme une « bonne idée politique » mais l’entraîneure canadienne de la Corée du Sud avait du mal à cacher son malaise. Pour elle, les efforts de plusieurs années de préparation aux Jeux avec des joueuses sud-coréennes et canado-coréennes venaient d’être réduits à néant, ou presque. Il fallait faire de la place aux joueuses nord-coréennes, compter avec la sécurité renforcée, les problèmes de langue, et tenter de bâtir une équipe en un mois avec des joueuses que presque tout oppose, et avec un quota de joueuses nord-coréennes.

Comme ce casse-tête sportif le laissait présager, il n’y a pas eu de miracle sur la glace. Suissesses et Suédoises, poussées par une générosité toute olympique, ont rempli les filets de la malheureuse gardienne sud-coréenne, sans le brio de laquelle les additions auraient été encore plus salées que les deux 8-0 concédés en cette occasion. Et pour terminer leur premier tour, les Coréennes ont fini par marquer leur seul but, dans une nouvelle défaite, face aux Japonaises cette fois. Mais l’enjeu était ailleurs, et le spectacle était aussi et surtout dans les tribunes. Une armée de supportrices nord-coréennes triées sur le volet ont en effet volé la vedette et donné de la voix durant toutes les rencontres, avec un enthousiasme totalement insensible au score et avec des mouvements d’ensemble à faire pâlir des nageuses synchronisées. Sympathique ou effrayant? Difficile à dire, mais il était permis de douter de la sincérité de ces démonstrations de soutien inconditionnel.

Diplomatie tout court

Alors que les athlètes américains sont relativement en retrait sur le plan sportif, que les Sud-Coréens ont moissonné quelques médailles, dont celle, historique de Yun Sungbin en skeleton, première médaille d’or asiatique de l’histoire en sport de glisse, obtenue le jour de l’An lunaire, les seuls accrocs que l’on a pu constater jusqu’à maintenant ont été liés à la météo, des vents violents ayant forcé le report de plusieurs épreuves de ski alpin et même de biathlon. Pas de troubles politiques, même si bien des Sud-Coréens ont exprimé un certain agacement face au battage médiatique entourant la Corée du Nord et son leader. En retrait sportivement, les Américains le sont aussi sur le plan diplomatique. Mike Pence a ostensiblement évité de rencontrer Kim Yo-jong, tandis que l’ineffable sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham a tweeté que si la Corée du Nord participait aux Jeux, les États-Unis devaient les boycotter mais Donald Trump est demeuré particulièrement calme depuis plusieurs jours. Quant à Kim Jong-un, il a invité son homologue sud-coréen à lui rendre visite à Pyongyang après les Jeux et a loué l’hospitalité de ses voisins du Sud.

Les questions que beaucoup se posent maintenant sont de deux ordres, et il est fort difficile d’y répondre alors que la flamme olympique brûle encore :

- Que veut vraiment Kim Jong-un? Est-il sincère et désire-t-il un réel rapprochement entre les deux Corées ou joue-t-il simplement la carte de la division entre les alliés d’hier (Corée du Sud, Japon, États-Unis)? Le défilé militaire organisé à la veille des Jeux laisse songeur et on peut sincèrement se douter que le loup se soit soudainement métamorphosé en agneau.

- Que va-t-il se passer après les Jeux? Plusieurs gestes ont été posés et des invitations ont été lancées. Ce n’est pas la première fois que les deux Corées se rapprochent mais c’est une des plus spectaculaires suites de gestes symboliques. Une fois la trêve olympique levée, la Real politik va-t-elle reprendre tous ses droits?

Une chose est certaine : par ses démarches et par l’exposition médiatique dont il a fait l’objet, le régime nord-coréen sort déjà vainqueur des Jeux de PyeongChang. Kim Yo-jong s’est fait connaître et incarne un autre (pas forcément un nouveau) visage du gouvernement de Pyongyang. Doit-on n’y voir que des manœuvres politiques ou peut-on être plus optimiste?

Pourquoi ne pas se permettre de rêver quelques jours? Les chances d’une évolution politique favorable sont sincèrement très faibles, mais peu de gens, en 1988, imaginaient que le Mur de Berlin et l’URSS allaient s’effondrer avant les Jeux suivants, alors, pourquoi pas?

[1] La victoire de l’équipe américaine de hockey face à celle de l’Union Soviétique, supposée largement supérieure, dans un contexte géopolitique explosif marqué par l’invasion soviétique en Afghanistan, la crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran et le boycott annoncé des Jeux de Moscou de 1980

17 février 2018


Supportrices nord-coréennes, officielles et enthousiastes de l'équipe de hockey Coréenne

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