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  • Y. Roche et J. Lévesque

Distraire le Monde avec un ballon

Mis à jour : 20 juil. 2019

La Coupe du monde de football est sans doute le plus grand évènement sportif de la planète. Bien que moins considérée que les Jeux olympiques, elle retient l’attention du monde entier pendant un mois alors que ces derniers se déroulent sur deux semaines.


Le monde du ballon rond va être centré pendant un mois sur la Russie.

Elle a lieu cette année en Russie, ce qui avait soulevé toute une controverse lors de l’annonce en 2010 du choix effectué par la FIFA de Sepp Blatter. Après les jeux de Sotchi, vivement critiqués en Occident, la Russie de Poutine revient à l’avant-scène sportive et il est possible que la politique s’invite de nouveau durant cet évènement sportif. Déjà, en mars, l’affaire Skripal[1], avait entraîné une vive tension diplomatique entre la Russie et le Royaume-Uni et fait surgir des rumeurs de boycott, vite étouffées. Cette tension n’est toutefois pas totalement évacuée, puisque la cérémonie d’ouverture risque d’être boycottée par les représentants de l’Angleterre, de l’Islande, du Danemark, de l’Australie, de la Suède et du Japo


Ces incidents illustrent bien le lien entre les relations internationales et un évènement majeur qui dépasse largement le cadre sportif. Mais pour bien des pays, la Coupe du monde de football est aussi une occasion de distraire la population de leurs problèmes. Crise économique ou institutionnelle, régime autoritaire ou pays soumis à de vives tensions internes ou externes, le « Mondial » reprend pendant un mois le vieux dicton des Romains : « du pain et des jeux », un divertissement qui permet de détourner l’attention des problèmes récurrents.


L’Italie, la Turquie, le Venezuela ou la Corée du Nord, pour ne citer qu’eux, auraient aimé pouvoir compter sur les exploits de leurs équipes nationales pour faire oublier leurs problèmes internes mais parmi les 32 sélections nationales présentes, plusieurs auront peut être une pression supplémentaire sur les épaules : celle de distraire leurs compatriotes de crises particulièrement aigues :


Égypte : Salah for President

Les Pharaons d’Égypte, dont c’est la troisième participation à la phase finale de la Coupe du monde, la dernière remontant à 1990, ont des ambitions sportives accrues cette année. Leur meilleur joueur, le buteur Mohamed Salah, brille en effet de tous ses feux avec le club anglais de Liverpool et il est considéré comme un des meilleurs footballeurs du monde. L’attaquant est une idole dans son pays et sa blessure lors de la récente finale de la Ligue des champions a déclenché un tsunami de menaces de la part d’Égyptiens en colère à l’encontre du joueur espagnol qui avait blessé Salah. Mais le pays, qui vient de réélire en avril Abdel Fateh Al-Sisi à la présidence, traverse une nouvelle crise politique. Alors que le président réélu a obtenu 97% des voix et que l’absence d’opposition a fait sourciller bien des observateurs, Salah, qui n’était pas candidat, a reçu plus d’un million de votes. La démocratie égyptienne est soumise à rude épreuve et le pouvoir en place aimerait bien que ses sportifs, Salah en tête, lui apportent un soutien en réussissant leur tournoi.


Brésil: Neymar pour une revanche

Le Brésil figure systématiquement parmi les favoris de la Coupe du monde. En 2014, lors de SA Coupe du monde, privée de sa superstar Neymar, la Seleçao avait été humiliée en demi-finale face à l’Allemagne, sur le score surréaliste de 7-1. Aujourd’hui Neymar est de retour et occupe maintenant le poste de capitaine des Auriverde. Il sait que tout le pays attend une grande performance sportive de son équipe pour faire momentanément oublier la grogne sociale. Cette dernière, quasi-permanente dans un pays où la classe politique est engluée dans des scandales de corruption et où le président Temer atteint des sommet d’impopularité, est actuellement matérialisée par une grève des camionneurs liée à l’augmentation des prix du pétrole, la dernière en date d’une longue série de contestations. Traumatisés par la déconvenue sportive de 2014, échaudés par les déficits économiques des jeux de Rio en 2016, les Brésiliens aimeraient bien, le temps d’un tournoi, se consoler avec un trophée qu’ils ont remporté plus souvent que n’importe quel autre pays.


Espagne: Piqués au vif

L’invincible armada qui a tout gagné entre 2008 et 2012, dont la coupe du monde de 2010, est de retour au premier plan. Toute l’Espagne attend donc beaucoup de sa Roja. Mais cette dernière portera aussi sur ses épaules les espoirs d’un pays particulièrement affecté par un taux de chômage effarant et une crise politique en cours qui a vu le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy renversé puis remplacé par une coalition hétéroclite menée par des socialistes minoritaires. La situation de l’équipe est de plus fragilisée par la question catalane, loin d’être réglée. Plusieurs de ses joueurs sont en effet des Catalans, dont l’un d’eux, le défenseur Gérard Piqué, n’a jamais caché son penchant pour l’indépendance de la Catalogne. Les supporters du reste de l’Espagne ne le lui pardonneront ses opinions qu’en cas de victoire. Une éventuelle contre-performance sportive pourrait ramener la Catalogne sur le devant de la scène et faire imploser la sélection espagnole.


Tunisie : Les Aigles de Carthage pour calmer le jeu

De retour eux aussi en phase finale, les Tunisiens savourent l’instant et s’apprêtent à soutenir leurs Aigles de Carthage, mais la situation politique du pays est particulièrement sensible. Le pays, à l’origine du printemps arabe, jouit d’une démocratie fragile et d’un climat politique tendu. Le chef du gouvernement, Youssef Chahed, est en conflit ouvert avec son propre parti qui veut le pousser vers la sortie et les observateurs locaux et étrangers craignent que cela ne remette en question un processus démocratique qui peine à s’établir de manière durable. Une bonne performance des footballeurs ne résoudra pas les problèmes, mais réduira certainement les tensions internes.


Iran : Envers et contre tous

L’équipe nationale d’Iran ne gagnera pas la Coupe du monde, mais elle peut figurer de belle manière, sur le papier. Sa préparation sportive a toutefois été compliquée par un contexte géopolitique mouvementé et par les effets du retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Le sélectionneur portugais de l’équipe a même explicitement évoqué le contexte politique pour expliquer les problèmes de l’équipe, ce qui est peu commun. Le géant sportif Nike ayant refusé, en conformité avec les sanctions décrétées par Washington contre l’Iran, de fournir des chaussures aux joueurs de la sélection iranienne, les Iraniens ont la conviction d’être traités injustement et de se retrouver seuls face au reste du monde. Il est peu probable que l’équipe soit très performante sur le terrain, mais à l’intérieur du pays, ce sentiment peut avoir un effet rassembleur qui ne devrait pas déplaire aux autorités.


Plusieurs autres participants à la Coupe du monde traversent des périodes difficiles, et il serait réducteur de considérer la compétition comme un simple dérivatif à des problèmes plus cruciaux, mais les exploits à venir et les inévitables déceptions sportives auront indéniablement un effet sur les pays représentés par ces équipes. Même la victoire finale ne fera l’effet d’un baume que pour une courte période et une fois les échos de la fête éteints, la réalité reprendra ses droits.

[1] espion russe empoisonné en Angleterre


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Yann Roche et Jean Lévesque, 2018