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  • Y. Roche et J. Lévesque

Coupe Ryder : Un camouflet pour Trump


Image FRANCK FIFE [AFP/Archives]

G.O.L F.

Le golf n’est pas a priori un sport populaire. Peu de disciplines sportives font autant l’objet de critiques aussi sévères, mais aussi de soutiens aussi fervents. Il semble pourtant bien pacifique. On n’y frappe en effet qu’une petite balle blanche pour la faire rouler, délicatement, au fond d’un trou aménagé au milieu d’un pan de gazon impeccablement tondu. Pas de mises en échec, de simulations, de controverses avec les arbitres ou les juges : apparemment, un parfait jeu de « gentlemen ».

Cependant, cette référence à un jeu de « gentlemen » n’est pas si positive : une rumeur tenace veut que son nom soit en fait un acronyme signifiant « Gentlemen Only, Ladies Forbidden ». Même s’il semble qu’il tire en fait son origine d’un mot du XVe siècle signifiant « club », il n’en est pas moins associé à un sport d’hommes, blancs, héritage d’une autre époque. Et bien que les choses aient changé et que les femmes soient non seulement admises, mais qu’elles disposent aussi d’une ligue professionnelle, l’évolution a été longue et difficile. Le grand Tiger Woods lui-même, dont le père est afro-américain et la mère thaïlandaise, a dû, à ses débuts, faire face à des réactions et remarques discriminatoires. Aujourd’hui, parmi les joueurs de haut niveau se trouvent des Indiens, Chinois, Coréens ou Fidjiens, mais la majorité d’entre eux sont encore des Blancs.

L’image véhiculée par le golf n’est pas seulement celle d’une misogynie blanche, mais celle d’un élitisme social. En effet, outre les joueurs et joueuses professionnels, les adeptes de ce sport sont des capitaines d’industrie, des vedettes des médias et du spectacle ou encore des champions sportifs. Et si les clubs de golf sont maintenant fréquentés également par des gens plus « ordinaires », sa pratique demeure onéreuse et son image de « sport de riches » perdure. La retransmission des prestigieuses compétitions de la PGA (Professional Golf Association, le circuit professionnel nord-américain), à l’ambiance feutrée et policée, renforce sans aucun doute cette impression.


La coupe RYDER

Et pourtant, une compétition de golf s’inscrit totalement en faux contre l’image de « Golden Boys » impassibles arpentant nonchalamment des terrains manucurés : la Coupe Ryder. Tous les deux ans, les meilleurs joueurs des États-Unis et d’Europe s’affrontent en une compétition par équipe de trois jours, dont l’intensité de la part du public et des joueurs, n’a rien d’amical ni de feutré. A l’origine, il s’agissait d’une compétition entre les États-Unis et l’Angleterre (puis le Royaume-Uni), mais elle est rapidement devenue une rivalité États-Unis-Europe qui se déroule en alternance de chaque côté de l’Atlantique. La 42e édition de la Coupe Ryder s’est déroulée cet automne en banlieue parisienne, devant un public bouillant tout acquis à la cause des Européens. Ces derniers, provenant d’Italie, d’Angleterre, d’Espagne, du Danemark ou d’Irlande du Nord l’ont emporté face à un contingent américain, réputé être l’un des plus puissants de l’histoire. Comptant parmi eux des golfeurs de renom - Tiger Woords, Phil Mickelson ou le numéro 1 mondial Dustin Johnson - les joueurs à la bannière étoilée avaient bien l’intention de conserver leur titre sur le Vieux Continent, ce qui aurait été une première en 25 ans, et qui les aurait confortés dans l’idée qu’ils sont la référence ultime dans ce sport.


PAS ANECDOTIQUE

Que douze golfeurs européens aient ainsi vaincu leurs homologues états-uniens pourrait sembler anecdotique, mais c’est loin d’être neutre, et ce à plus d’un titre.

Tout d’abord, il faut resituer l’engouement pour cette compétition dans le contexte des relations entre les deux puissances. Cette rivalité n’est pas nouvelle : lorsqu’en 1999, les États-Unis s’étaient trouvés en grande difficulté à la veille de l’ultime journée de compétition, les joueurs eurent la surprise de recevoir la visite de leur futur président, George W. Bush. Ce dernier leur avait à cette occasion livré un discours patriotique enflammé (la victoire ou la mort!), qui pourrait certes sembler un peu excessif, mais qui traduisait l’ampleur de l’enjeu, dépassant largement les limites du sport. Pour mémoire, les Américains l’avaient par la suite emporté de manière spectaculaire au terme d’une remontée historique et riche en émotions.


Dans ce sport éminemment individuel et apparemment flegmatique, il est fascinant de voir les spectateurs s’enflammer et les joueurs se congratuler et exprimer leurs émotions avec une intensité tout à fait inhabituelle. Et comme la compétition comprend plusieurs confrontations par équipe de deux, la dimension symbolique ressort de manière encore plus marquante. Fait notable d’ailleurs, les Européens ont tendance à dominer dans les confrontations par équipe tandis que les Américains sont traditionnellement meilleurs dans les duels opposant le dernier jour les 12 joueurs de chaque formation.


Cette année, le contexte politique était particulièrement tendu, les relations entre les États-Unis et l’Union européenne s’étant dégradées depuis l’accession à la Maison-Blanche du nouveau président. Comme c’est souvent le cas, les rencontres sportives se trouvent chargées de connotation symbolique, pas forcément voulue ni calculée, mais indéniable. Et dans cette compétition déjà teintée de rivalité entre Européens et Américains, chacun cherchant à prouver à l’autre leur supériorité dans la maîtrise de ce sport, la tension a encore monté d’un cran par rapport aux éditions précédentes.

Du fait de cette valeur symbolique accrue, une éventuelle défaite est donc devenue encore plus amère. On a pu le constater lorsque, sentant le dénouement approcher, les commentateurs américains se sont sentis obligés de préciser qu’aux yeux des Américains, la seule vraie compétition digne de ce nom était le circuit de la PGA, et non la Coupe Ryder. On sentait clairement de leur part une tentative (peu élégante) de minimiser l’impact du camouflet qu’ils sentaient se profiler à l’horizon au fil des victoires des golfeurs européens. Car cette année revêtait une signification particulière pour deux raisons géopolitiques : le Brexit et Trump. La première raison tenait dans le fait que plusieurs excellents joueurs européens étaient Anglais ou Nord-Irlandais : les voir défendre avec énergie et émotion le drapeau de l’Europe, malgré le Brexit, revêtait un côté symbolique fort, même si aucun d’eux n’avait officiellement pris position sur ce sujet. Quant à la deuxième raison, Donald Trump, nul n’ignore le profond intérêt du président américain pour ce sport. Il a affiché son soutien à ses joueurs mais la défaite d’une équipe arborant la bannière étoilée face aux Européens, dans un sport que les Américains considèrent comme le leur, lui a fait mal. Pas de tweet ravageur, certes, mais il ne fait pas le moindre doute que le coup a porté. Et bon nombre des 50 000 spectateurs enthousiastes (et ravis) regroupés autour des verts au cours de la fin de semaine ont probablement eu une pensée pour le bouillant pensionnaire de la Maison-Blanche. Europe 17,5 – États –Unis : 10,5.


Great victory, Mr President, what do you think?

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Yann Roche et Jean Lévesque, 2018